La gratuité trompeuse

août17

Qu’est-ce qu’un cadeau? Qu’est-ce qu’un don?
Un cadeau, c’est surtout l’aboutissement d’un geste qui court-circuite la valeur monétaire usuelle d’un objet ou d’un service. C’est une mise en gratuité, à l’intention d’un être cher ou de plusieurs. Autrement dit le cadeau, c’est une dérogation à l’obligation normale de payer. Le cadeau pourtant peut induire une contre-partie, une obligation de rendre le geste. Là, est la différence avec le don qui n’introduit aucune obligation réciproque.

Ainsi sont nés, au cours des âges, quelques beaux idéaux de l’être humain. La notion de l’aide matérielle en faveur des plus démunis, et la notion de la solidarité, ne se fussent guère établies dans notre esprit si nous ne les avions pas définies comme contraste aux pratiques de la production rentable, ou de la force et de la richesse comme moyens de pouvoir. Aider les pauvres ou les malades incapables de travailler, c’est en effet beaucoup moins leur offrir à boire et manger que leur permettre de ne pas avoir à payer ce boire et ce manger.

Or nous sommes aujourd’hui à l’ère de la gratuité trompeuse. De la gratuité qui s’organise en système d’illusion dont la fonction ne vise qu’à fixer le citoyen dans l’exercice de la consommation.
Ainsi prolifèrent les journaux gratuits et les sites Internet où chacun peut se procurer l’information non payante et les photographies libres de droit, les cartes d’achat permettant d’obtenir une réduction de prix dans les supermarchés, ou les téléphones portables ne coûtant plus rien sinon la signature d’un contrat d’abonnement aux services de l’opérateur intéressé. Ils constituent désormais notre univers – où tout n’est plus en publicité que «prix sacrifiés», «actions du jour» et «remises forfaitaires».

L’essor de ce leurre économique a au moins deux conséquences. D’une part, le principe de gratuité fortifie nécessairement notre sentiment d’irresponsabilité vis-à-vis du décor qui nous environne, et vis-à-vis de la planète biologique. Quand l’illusion de ne rien devoir payer imprègne à ce point notre paysage mental, les formes naturelles de la vie se déprécient en effet logiquement à leur tour dans notre esprit – jusqu’à ne plus rien valoir. Plus rien n’a de prix, ni les montagnes, ni les océans, ni les papillons, ni les oiseaux. Et rien ne saurait nous coûter, à nous qui les dévastons, de les dévaster davantage.
D’autre part, l’artifice de la gratuité parachève le délitement du lien social, et de l’attention à l’Autre qu’en d’autres temps nos aïeux portaient à celui-ci. Quand vous croyez ne plus rien devoir payer, vous ne savez plus comment donner.
Ce geste en devient insensé. Comment voudriez-vous offrir un cadeau quand tout présente autour de vous l’aspect de la gratuité? Comment voudriez-vous accomplir une libéralité quand tout présente autour de vous l’aspect de la générosité? Et comment voudriez-vous faire preuve de bonté réelle quand tout présente autour de vous l’aspect de la fraternité? Ridicule, Absurde. Vous n’êtes plus l’inventeur ou le dépositaire de votre geste.

Voilà pourquoi notre époque, qui fait de la gratuité son système d’artifice parmi les plus performants, tue finalement aussi notre âme. Voyez, par exemple, les collectes orgasmiques que La Chaîne du Bonheur ou tel Téléthon francophone organisent de cas en cas. Elles s’enclenchent chaque fois selon le seul déclic émotionnel des populations, qui laissent simultanément crever leurs clochards de misère affective à Zurich, Lausanne ou Paris. Personne n’y voit plus clair. Jamais ne se sont autant confondus le spectacle de la gratuité comme artifice commercial, et la réalité du quant-à-soi guerrier, de la violence agressive, de l’exclusion pratique et de la destruction. Une machine à scier les têtes.

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Publié le 17 août 2009 à 10 h 29
par Carol et classé dans Journal.

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2 commentaires sur ‘La gratuité trompeuse’

sept24
Lionel dit :

Monde de merde…

L’avantage de la période actuelle, c’est qu’on est un tout petit peu moins souvent obligé de payer la merde à laquelle il ne faudrait surtout pas que nous échappions.

Ce que tu dis dans ton article est bel et bon; cependant, le leurre que tu dénonces, il ne date pas d’il y a dix minutes. La plupart des choses échangées ou offertes n’ont plus de valeur (et parfois ont une valeur nette négative) depuis quelque temps. Sauf que… il fallait quand même toutes les payer.

Par ailleurs, certaines des choses accessibles gratuitement ou quasi gratuitement aujourd’hui ont en fait une énorme valeur, dont beaucoup de gens (pas tous encore, certes, mais on progresse) ont pris conscience et pour laquelle ils sont reconnaissants. Logiciels open-source, communications mondiales, informations et savoirs (de l’encyclopédie aux conseils et manuels pratiques; un exemple anecdotique: quand j’étais ennuyé par un problème technique sur le fameux scooter, j’avais trouvé en cinq secondes, pour l’exact modèle concerné, une procédure de démontage, avec photos! j’étais bien content, et ma douce aussi, tu penses, de pouvoir partir en balade le jour même! ça n’a pas de prix…)*

L’évolution en cours redéfinit la valeur monétaire de certaines choses, ainsi que leurs conditions d’accès (la fausse rareté organisée étant la règle, précédemment). Fixer une contrepartie financière à l’obtention d’une chose n’est pas l’unique manière de déterminer sa valeur.

—–

* C’est un exemple du temps de l’ancien monde; maintenant, je rechercherais plutôt des informations sur le redressement de dérailleur ou le ressemellage des chaussures… Tu vois qu’on progresse… ;-)

Infos du commentaire
Déposé le 24 septembre 2009 à 23 h 43
par Lionel


fév8
Lionel dit :

De manière plus construite mais aussi plus abstraite et générale, ce texte aborde le problème de la gratuité et de la valeur: «La révolution par la gratuité».

Infos du commentaire
Déposé le 8 février 2010 à 16 h 37
par Lionel


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